une faim de loup à lunettes

Grand écart », un titre qui aura double sens dans cette histoire.
La danse et la distance entre deux mondes.
Qu’est-ce que l’auteur Thomas Scotto avait envie de nous raconter?

Je dirai sans me tromper que l’on parle d’intégration.
Le processus compliqué est vu au niveau d’Anya l’adolescente et l’auteur joue sur les mots pour que l’on comprenne que de ne pas comprendre une langue est comme se trouver pris dans une bulle.

Leur déménagement effectuée pour des raisons professionnelles, la petite famille d’Anya s’adapte aux exigences de la situation, seule Anya connait les difficultés de se frotter à un culture totalement inconnue et étrangère.
Elle ne sait pas comment juger les intentions des autres ados, elle se sent gauche, l’interprétation est compliquée alors elle ne lâche plus la main de son père qui va et qui vient, très pressé de prendre ses marques.

Thomas Scotto joue de la belle évocation de la langue, il l’aime cette langue française et il la truffe d’irrégularités un peu maladroites, une façon habile de retranscrire les difficultés d’Anya.
Comme pour un jeune apprenant, les phrases d’Anya se construisent parfois avec des images, qui remplaceront le vocabulaire qui lui permettrait d’être plus claire.
Mais cela, ce n’est qu’un niveau d’incompréhension offert par l’auteur pour nous les lecteurs, pour nous raconter ses impressions, sur la nouvelle ville, sur les autres qui s’agitent et avec qui elle ne peut interagir.
Parce qu’avec les autres, en effet, elle ne connait aucun mot.

Lorsqu’elle croisera un jeune homme qui danse seul dans les rues et les parcs, sans arriver au niveau d’exigence qu’il s’est fixé, elle a trouvé d’instinct l’idée qu’elle pouvait l’aider, sans besoin de la langue.
On espère bien entendu une amitié à la fin, lorsque le livre se ferme.
Il serait intéressant de connaître l’inspiration de départ de l’auteur pour cette histoire, il n’y a en général jamais de hasard.

Les illustrations de Lucie Albon sont intéressantes, jouant de collages et de tons ocres et marron rappelant le papier kraft.
Il y a du métissage induis chez Anya, sa maman a clairement des traits asiatiques, ce qui n’est pas le cas de son père.
On aperçoit des idéogrammes asiatiques à différents endroits des images sans pour autant savoir où nous nous trouvons.
Ma propre difficulté à déchiffrer les écritures me replace dans la position d’Anya et m’inspire, moi adulte, le roman « Stupeur et Tremblement » d’Amélie Nothomb, l’immersion totale d’une européenne dans une société asiatique.
Petit loup bien humble que je suis, bien qu’aimant les voyages, je m’y sentirais un poil de loup un peu perdu.

Notre Anya s’est trouvée un moyen très agréable de supporter l’écart de culture, de s’en imprégner avec patience et ceci en fait bien entendu une belle histoire.
Le niveau de lecture et le propos de cet album en fait un titre à préférer parmi les romans illustrés.

A découvrir.